
Le regard d’une jeune fille redevient celui d’une enfant, affligé de peur et de colère par le discours prédateur d’hommes de haut rang. Son père adoptif, ancien coupeur de bambous attribuant sa paternité et sa fortune à un don du ciel, prétend marier sa fille, devenue assez grande. Comme le veut la tradition, la cérémonie du passage à l’âge adulte se déroule en l’absence de l’intéressée, qui entend toutes les conversations dans sa tente de tissu, derrière son paravent de bambous.
« Combien ça t’as couté pour lui acheter ce titre de noble princesse ? », « Peut-être qu’elle est laide comme un poux », rires. L’enfant entend les moqueries de la société dans laquelle elle est insérée de force. Comme aucun acteur n’aurait jamais réussi à le jouer, les traits d’aquarelle et de fusain du visage de la jeune fille se durcissent d’attention et de haine. Puis le vide, une suspension de la vie du monde autour d’elle, l’enfant pousse un cri étouffé et étouffant. L’assiette de porcelaine au creux de ses mains est brisée comme un morceau de pain, avec un simple bruit de craquement, et c’est toute la raison et la joie qui se brise avec elle. Dans un souffle (celui que le spectateur ne peut plus pousser), la jeune fille se lève et fait tomber dans sa course toutes les barrières à sa liberté : la tente de draps, les portes coulissantes, les nombreux morceaux de tissus qui composent sa robe. Le dessin est flou, aussi enragé que la fugitive, on court et l’on s’écorche avec elle. Jamais une production des studios Ghibli n’a osé tant de mouvement avant cette course de la princesse Kaguya. Juste avant cette scène si surprenante, on s’attarde néanmoins sur l’assiette, le gros plan ne dure qu’une fraction de seconde mais il est bien là : le cri est désespéré, la course est une échappatoire pleine d’espoir, et entre les deux, une déconnexion, la désillusion du deuil de l’enfance.
C’est une accumulation de déceptions qui explose en silence pour ne décevoir personne, un rêve de fuite que l’on fait en même temps que l’héroïne, c’est tout ce que l’on espérait du scénario qui se joue sans cesse aussi bien du personnage que du spectateur. Le bruit de l’assiette brisée résonne toutefois plus à l’intérieur du personnage que dans la pièce où il se trouve. L’aspect surnaturel de cette scène de rupture donne une double dimension à la fugue : relève-t-elle d’une réalité magique, comme beaucoup d’autre éléments de l’intrigue, ou est-elle pure invention de l’enfant qui, ne supportant plus ce réel, s’offre ce songe de liberté ? Quoi qu’il en soit, la pause marquée par l’éclat de l’assiette prend fin et la princesse est rappelée à sa famille. A partir de cet instant, de cette brèche de porcelaine plus blessante intellectuellement que physiquement, l’enfant s’oblige à devenir adulte, comme on oblige le spectateur à l’être aussi : le conte pour enfant devient une leçon marquante, destinée à toute personne y prêtant attention, peu importe son âge.
La capacité qu’a le réalisateur à transmettre à travers son pinceau les ressentis du réel nous fait rembobiner la scène la scène des dizaines de fois, on tente de comprendre, malgré l’inaccessibilité de Kaguya, la magie de cet enchaînement silencieux et pourtant si assourdissant. Figure de l’enfant que l’on enferme et que l’on fait taire, la princesse bien élevée rompt une porcelaine susceptible de se rompre en chacun de nous.
Remise en contexte : Dans ce film d’animation des studios Ghibli qui sort de la ligne graphique que l’on connaît tous, Isao Takahata adapte une légende populaire japonaise (Le Coupeur de bambous) pour lui donner toute la douceur et la poésie d’un dessin en deux dimensions, aquarelle et fusain au rendez-vous. Tout au long de l’intrigue, les coups de crayons s’assortissent aux émotions d’un personnage principal féminin, né dans une bambouseraie. Le bébé est adopté par un coupeur de bambou et sa femme, et grandit si vite que les enfants du village surnomment la fillette “Pousse de bambou”. Arrachée à sa forêt pour être transformée en honorable princesse par un père persuadé de devoir lui offrir un haut rang, la jeune fille devient femme en taisant sa douleur et son incompréhension. Sujets principaux de la légende d’origine, de nombreux prétendants à la beauté de la princesse Kaguya sont envoyés en quêtes d’objets introuvables par la jeune femme qui refuse de se marier. Ces personnages semblent néanmoins dérisoires dans le film d’animation, éloge de la nature plus que de l’Homme, d’une violence émotionnelle toute particulière.
Le détail analysé ici se situe à la cinquante-et-unième minute du film, disponible sur Netflix à ce jour.
Louise
