
Spoilers !
Note d’avant lecture : Quand j’écris ce texte, nous sommes le huit mars et j’ai passé mon après-midi dans la rue à manifester sous la pluie pour les droits des Femmes (avec Jimmy, Mona, Nina) ; quand j’ai vu ce long-métrage, nous étions quelques jours après les César (violanski nommé meilleur réalisateur). Ces détails sont importants pour appréhender les conditions dans lesquelles j’ai visionné puis rédigé. Cette critique ne représente que mon avis et n’est pas le fruit d’une rédaction commune !
Alors qu’Angèle et Clémence se rendaient à la Nuit de Nikon au Grand Rex pour voir les courts-métrages du concours, Jimmy Mona et moi avons décidés d’aller au MK2 Beaubourg pour voir Wet Season (2020) d’Anthony Chen. Ce n’est qu’après la séance que j’ai découvert que c’était un homme qui avait scénarisé et réalisé le film (HOW SURPRISING), ainsi qu’il avait été nommé au 56th Golden Horse Awards pour le Best Director. Pourtant, c’est bien la réalisation qui m’a fait ressentir tant de colère et, surtout, les messages qui en découlent.
Si j’ai voulu aller voir le film, c’est parce que le synopsis m’a donné envie. Il évoque la mousson et les pluies torrentielles de Singapour, me fait rêver de paysages que je ne connais pas, me présente une professeure de chinois nommée Ling enseignant dans un lycée de garçon, j’imagine des langues que je n’ai pas l’habitude d’entendre se mêler à l’écran, je problématise sa vie professionnelle qui ne lui plait pas et son mari qui s’éloigne malgré leur tentative de grossesse, je la vois déjà en femme forte et indépendante qui prend sa vie en main, puis conclu en insinuant une amitié avec un de ses élèves qui l’aidera à aller au deçà de sa solitude et à se réapproprier son existence, ici je cite.
Pourtant me voilà devant le portrait d’une femme s’injectant des médicaments pour l’aider à tomber enceinte dans sa voiture, me voilà devant son beau-père très âgé malade et paralysé, me voilà devant un mari qui se fout de ses efforts quant à la grossesse et qui ne daigne même plus venir aux rendez-vous médicaux, me voilà devant cet homme qui abandonne son père, me voilà devant cet homme qui mène une double vie avec une femme ayant un enfant, me voilà devant une relation malsaine entre un lycéen d’apparence insouciante et cette femme de presque quarante ans profondément malheureuse, me voilà devant cet élève qui prend en photo les fesses de sa professeure à son insu en cours, me voilà devant cet étudiant qui la viole, me voilà devant la culpabilité de Ling, me voilà avec son renvoi. Me voilà devant Wet Season et me voilà en colère face à la façon dont tout cela est montré. Les images s’affrontent avec une violence qui ne peut décemment pas être contre-balancée par la douceur des plans. Au contraire, j’y vois ici une réalisation qui atténue la gravité de son histoire par une jolie photographie. Pire, n’est-ce pas là le regard de quelqu’un qui n’y voit aucune gravité ? Ce n’est pas le fond que je critique ou du moins pas directement, la vie de Ling peut être racontée au cinéma, mais c’est la forme que je ne peux cautionner. C’est par la mise en scène que l’on observe le point de vue du réalisateur, et ici on voit un homme qui a intégré la culture du viol et pour qui ces situations sont acceptables.
D’autant que le film tire sa conclusion sur Lin qui essuie les souffrances de chaque côté. Elle n’a plus d’emploi et ne pourra plus re-travailler dans le lycée. Sa dernière interaction avec Wei Lun est un câlin qu’il a exigé. Son seul souhait est d’être maman, elle tente depuis sept ans par tous les moyens de tomber enceinte, et quand elle y arrive enfin c’est après son viol – et on sait que Wei Lun est le so-called père puisque son mari n’a pas eu de rapport avec elle depuis longtemps. La scène finale évoque son retour chez sa mère avec qui elle n’a pas l’air d’entretenir une relation des plus aimantes. Sa seule revanche est le divorce qui lui permet d’avouer à son ex-mari qu’elle savait pour son adultère. Il me semble que le décès du beau-père lui a permis de prendre cette liberté, elle ne pouvait pas le laisser avant car elle était la seule – en dehors du personnel d’aide à la santé – à prendre soin de lui.
Encore de la violence psychologique et le film en regorge ; il y a aussi les gémissements du vieil homme qui ne cessent de traverser les murs, les pleurs de Ling qui fait un test de grossesse, les gros plans sur son visage lors des examens gynécologiques et ceux sur son ventre lorsqu’elle se pique avec la seringue, les bruits de bouche suspicieux lorsque Wei Lun et Ling mangent le durian, le harcèlement dont fait preuve Wei Lun qui la force à lui prendre la main sans cesse et sa façon de céder à chaque fois pour qu’il arrête d’insister, la notion de consentement complètement ignorée, les accidents de voiture manqués ou avérés à cause des caprices de Wei Lun… Puis cette pluie qui lave l’écran sans cesse, qui comble les silences et annonce les temps forts, qui rythme et qui semble tout justifier en métaphore : les actes lavés ou l’amour qui prend fin avec la mousson.
A l’heure où je publie cette critique, je suis toujours partagée entre mon besoin de faire part de mon dégoût de l’œuvre et ma colère qui ne veut pas donner du crédit à un tel film. Ce n’est que ma lecture de reviews révoltantes (AlloCiné) qui a fait pencher la balance vers la rédaction de cette critique ; je ne peux décemment pas lire « Mélange de douceur et de délicatesse des émois d’un premier amour adolescent », « Ling se découvre au travers de sa relation avec Wei Lun » ou « effusion de passion » / « scène d’amour » pour évoquer la scène de viol filmée dans un plan fixe abject, sans vouloir donner de mes mots.
Au plaisir de débattre avec vous,
Kënza Simon-Auriol.
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