
Sans spoiler
Après avoir à maintes reprises entendu parler de cette série animée, notamment par le biais de Corentin qui en parle avec beaucoup d’enthousiasme, j’ai visionné (binge watché en un weekend…) BoJack Horseman imaginée par Raphael Bob-Waksberg et mis en ligne sur Netflix de 2014 à 2020 à raison de 6 saisons de 12 (16 pour la dernière) épisodes d’environ vingt-cinq minutes ; cette série est entrée dans mes œuvres cinématographiques favorites. Souffrant des clichés et des préjugés liés à sa forme, certains spectateurs ne découvrent pas l’intelligence et l’émotion de son fond.
En quelques mots, le personnage central est BoJack Horseman, un cheval américain (la trame se déroule aux États-Unis, le plus souvent à Hollywoo) ayant été l’acteur principal d’une célèbre sitcom fictive Horsin’ Around dans les années 1990 et essayant une dizaine d’année après de retrouver le succès. Le présenter comme personnage central n’est pas au hasard car tous les personnages secondaires tournent autour de lui comme le feraient des atomes autour d’un noyau central. Tout son entourage, professionnel comme personnel, apparaît avec ses propres objectifs, contraintes et valeurs, et vit une évolution à l’image de celle de BoJack. Tous sont travaillés à la fois au niveau de leur caractère comme de leur historicité : ils ont un passé qui a son influence sur l’histoire. La question du personnage secondaire est alors traitée avec finesse au point que certains épisodes mettent davantage en lumière des personnages habituellement considérés comme d’arrière-plan.
BoJack évoque sa relation avec ses parents d’abord en mentant puis, trahi par les flashbacks, on découvre la détresse dans laquelle il a été plongé dans l’enfance et la colère qui l’habite à l’âge adulte. Lors d’un épisode consacré à ses parents, on les découvre de leur rencontre à leurs morts. Leurs propres relations avec leurs parents à eux sont alors mises en perspective avec leurs comportements envers BoJack sans que cela leurs serve d’excuse. Mieux, quand BoJack justifie son attitude en parlant des modèles parentaux qu’il a eus, Todd, un de ses amis, le reprend en lui disant que c’est à lui d’agir conformément à ce qu’il est dans le présent ; « You can’t keep doing shitty things, and then feel bad about yourself like that makes it okay! You need to be better! ». Loin des clichés, on rencontre des chevaux dont l’humanité est déstabilisante et les sentiments du spectateur ne peuvent que vaciller. Ils ne sont pas montrés comme « les méchants » mais, au contraire, comme des personnes ayant des failles. Tout au long de la série, on entend parler d’eux, ils reviennent comme des fantômes, les plaies toujours béantes, avec ces mêmes questions suggérées : pouvons-nous, devons-nous, pardonner ? comment accorder pardon à une personne ne s’excusant pas ? le contexte familial fait-il, doit-il, modifier notre rapport au pardon ? quid du pardon envers soi-même ?
La chatte Princess Carolyn est l’ex-petite-amie de BoJack mais aussi, et surtout, son agent. Elle maîtrise son milieu, ce qui en fait une professionnelle imparable. À maintes reprises, elle sauve la mise de ses clients en usant de stratagèmes ou en faisant appel à son réseau. Sa problématique réside dans l’interdépendance entre son travail et sa personnalité ; elle s’abandonne dans sa profession mais est-ce réellement un abandon si cette profession est ce qu’elle est ? Se fondant dans son job sans compter les heures, ses clients (BoJack, Mister Peanutbutter, Diane, Todd…) faisant partie de son entourage proche, grimpant les échelons jusqu’à ouvrir sa propre entreprise, elle reçoit des appels nuit et jour pour des questions autour des carrières de chacun puis subit la pression liée à la concurrence. Sa passion pour son métier − et toutes les responsabilités qui en incombent − se paie par son absence de vie amoureuse, ce qui souligne ses paradoxes, encore une fois si humains. Son travail la rend aussi épanouie que malade, elle a beau l’aimer de tout son cœur, le manque de repos ne peut que jouer un effet néfaste sur sa santé mentale et provoquer des craquages ; son désir de maternité, mis en péril par ce manque de temps pour les amours ou un rôle dévouée de maman, la chagrine. C’est un cercle vicieux duquel elle peine à sortir et les façons dont le scénario l’éclaire m’a à plusieurs reprises marqués (par exemple Untilted Princess Carolyn’s Projet ou la campagne « Women Who Can Do It All »). Elle nous touche par sa détermination, sa force comme sa fragilité, et ses capacités d’adaptation hors normes.
Todd, initialement un jeune homme de dix-huit ans s’étant crashé sur le sofa de BoJack après s’être fait virer de sa maison familiale, se retrouve colocataire-canapé de l’acteur. D’un optimisme naïf, il semble ne pas percevoir la négativité et fait preuve d’un enthousiasme à toute épreuve. C’est ça, c’est le mot : Todd est enthousiaste. Il s’exclame sans cesse « Houray! » même s’il ne saisit pas vraiment les enjeux des situations. Il est sujet à de nombreux running gags : les responsabilités qu’on lui confie l’emplissent de joie car il se sent considéré, mais se dressent devant lui d’improbables et absurdes obstacles qui font d’un service rendu une épreuve considérable sans que les autres ne semblent s’en rendre compte. Aussi, sa créativité lui fait monter de nombreux projets plus ambitieux et extravagants les uns que les autres ; plus encore lorsqu’il se lie d’amitié avec le célèbre chien acteur Mister Peanutbutter dont l’optimisme n’est plus à prouver non plus. Ensemble, ils créent par exemple la boutique d’Halloween ouverte seulement en janvier, idée qui, comme les autres, leur semble révolutionnaire. Sans être carriériste du tout, il se retrouve à mener des carrières incroyables, même à être PDG d’une entreprise dont il ne connaissait rien la veille. Si sa vie familiale ambigüe est surtout creusée dans les dernières saisons, sa vie amoureuse est abordée ponctuellement. Sa façon de penser comme un enfant ayant des mots d’adulte lui permet d’appréhender son asexualité simplement. Lors d’un épisode où il rencontre la famille de sa petite-amie, une métaphore de la société hyper-sexualisée est filée à la façon d’une comédie burlesque. J’ai l’impression que, sous les rires qu’il provoque, Todd peut aborder des thématiques importantes tout en légèreté au contraire de Diane qui invoque un certain sérieux dans ses démarches engagées.
Diane est une femme auteure, tout son parcours voit son reflet dans son écriture tout comme son engagement féministe. Elle veut se fondre dans quelque chose de plus grand qu’elle (elle est sûrement Verseau…), jouer un rôle dans une cause importante. Quand nous la rencontrons, elle est ghost writer et doit écrire le mémoire de BoJack. Pour ceux qui connaissent la série, mettez en parallèle ses différents métiers pour voir son évolution formidable. Vivant par procuration, elle ne signe pas ses récits et vit dans la maison de son mari, Mister Peanutbutter, qui a tout de lui – par exemple, ils dorment dans un grand panier pour chien, dans un environnement riche, ce qui n’est en rien ce qu’elle est et désire. De plus, elle a une famille à laquelle elle n’a pas le sentiment d’appartenir et qui lui montre ostensiblement son désintérêt (les mots me manquent pour exprimer brièvement sans spoiler, ce serait l’occasion d’une critique entière sur la famille Nguyen pour mieux évoquer la justesse du portrait familial en cendres et des mains pailletées de cette poussière de feu à force d’essayer de réunir les fantômes des frères et parents). Au travers de nombreux parallèles avec la réelle industrie du cinéma, Diane prend une position fondamentalement féministe qui est barrée par Princess Carolyn qui défend des intérêts commerciaux et les médias, que l’on connaît par le biais des émissions de la MSNBSea présenté par la baleine présentateur, qui défendent les violeurs / criminels (oh, tiens, violanski). Diane est à la recherche d’elle-même et livre de sublimes dialogues qui m’ont permis de remettre en question de nombreux sujets que je n’avais même pas pensé interroger. Elle fuit sans cesse, change de ville ou d’Etat, dans l’espoir de faire la paix avec elle-même en changeant l’extérieur. Dans cette quête de sa vie intérieure, nous la voyons grandir et vieillir, s’approcher comme se perdre, nous la voyons déprimer et s’exalter. Au travers de sa grande exigence envers elle-même, il me semble qu’elle nous apprend à se considérer avec gentillesse. Toute la patience qu’elle a pour les autres, toute la conciliation qu’elle offre à ses proches, si elle retournait toute cette indulgence et ce droit à l’erreur ainsi qu’à l’échec envers elle-même, elle serait soulagée d’un grand poids que ses standards de performance lui imposent. « We’re all just… guys, who do good stuff sometimes and bad stuff sometimes. And all we can do is try to do less bad stuff and more good stuff. ».
Enfin, le chien Mister Peanutbutter apparaît avec cette même phrase « What is this, a crossover episode? » quand il se retrouve dans le même espace que BoJack Horseman et, comme Todd, a des running gags comme celui des soirées où il vogue de personnes en personnes en s’exclamant à propos d’une banalité alors qu’il promet de rester avec la personne qui l’accompagne. Il a aussi été acteur d’un série célèbre dans les années 1990 mais son succès est toujours d’actualité, il joue dans de nombreux autres films et séries. Il irradie d’une énergie positive et rayonne toujours par sa bonne humeur. Marié à plusieurs reprises, il fuit la solitude et garde une âme enfantine qui le rend influençable. À croire qu’il suffit de lui parler d’un projet avec un ton enthousiaste pour le voir s’embarquer dans des projets, on se joue de lui à plusieurs reprises. Il veut rendre les gens heureux ; plus exactement, il veut que les autres soient heureux grâce à lui. Pourtant, quand il veut faire plaisir, il pense dans une logique qui se rapporte à lui. Il organise alors des parties immenses pour sa femme Diane qui est introvertie car il adore les soirées, par exemple. Sa recherche du bonheur de son entourage se traduit aussi par sa difficulté à exprimer ce qui le dérange, par peur de les froisser ou de les blesser ainsi qu’un certain égoïsme. Il s’oublie au profit des autres tout en pensant principalement à lui, accepte des choses qui ne lui conviennent pas pour ne pas perdre ceux qu’il aime et se ment à lui-même, n’ose pas s’opposer franchement tout en espérant que les choses changent en sa faveur… Il me semble qu’il questionne l’importance de l’écoute que nous portons à notre propre voix et de la connaissance que nous avons de nous. À l’instar de Diane, il ne se cherche pas à se rencontrer et se rend compte à quarante ans qu’il n’a aucune idée de qui il est vraiment en dehors des personnages de cinéma qu’il incarne et des attentions qu’il porte à son entourage.
Le générique de début illustre pleinement le traitement du personnage secondaire dans la série : BoJack est au centre de l’écran alors que les autres défilent en arrière plan. Il y en aurait d’autres à citer comme Sara Lynn, Herb Kazzaz, Pinky Penguin, Hollyhock, Vanessa Gekko, Vincent Adultman, Ana Spanikopita ou encore Charlotte Carson pour ne citer que mes préférés.
Au-delà de certaines représentations, la série voit plus loin. Ils ne sont pas des campagnes ambulantes, vides de contenus, étant simplement là pour parler au nom d’une cause et passer les messages du scénariste. Cette série porte en elle une humanité finement dessinée dans les caractères et personnalités de chaque personnage. C’est dans leurs complexités, leurs dualités, leurs imperfections, leurs silences et, surtout, leurs rapports à eux-mêmes que nous nous reconnaissons en eux. Son regard est bienveillant envers les tares et les défauts de chacun ; il encourage à l’essai, rappelle le droit à l’échec, montre que l’on peut apprendre et grandir de ses erreurs, que tout n’est que nuances, que l’industrie actuelle de l’audiovisuel est infâme, et questionne le pardon comme le non-pardon envers les autres comme envers soi. Il ne juge pas et n’invite pas à la haine, les culpabilités suffisent à elle-même. Les relations toxiques, la solitude, la recherche frénétique du bonheur, les maladies mentales, les fuites géographiques, les addictions, la sexualité comme l’asexualité, la paix intérieure, la haine que l’on peut se porter, sont abordés et certains dialogues brillent de par leur poésie et leur résonnance.
Concluons avec une citation de Diane : « I think there are people that help you become the person that you end up being and you can be grateful for them even if they were never meant to be in your life forever. ».
Merci infiniment d’avoir lu,
Kënza Simon-Auriol.
Je vous conseille ces trois autres smart reviews (with spoilers) sur BoJack Horseman :
– A propos de la rehab addictive : Vulture
– Concernant le pardon : The Atlantic
– About les fins de Diane et Princess Carolyn : The Atlantic
