
Primée pour ce tout premier film en 2016 aux César, Deniz Gamze Ergüven peint le portrait de cinq sœurs vivant dans un village en Turquie. Alors que l’année scolaire prend fin, elles vont jouer dans la mer avec leurs amis d’école. Comme tous les enfants, elles s’éclaboussent, se poussent dans l’eau, et montent sur les épaules des garçons pour chahuter. Mais quand elles rentrent à la maison, elles retrouvent leur grand-mère qui les frappe car la voisine lui a rapporté qu’elles avaient « frotté leurs entrejambes sur la nuque des garçons ». Lale, Nur, Ece, Selma et Sonay baignent dans la culture pudique et sévère envers les femmes qui les plongent peu à peu dans un huit-clos dont on sait pertinemment qu’elles ne sortiront pas toutes. Jouées par Güneş Şensoy, Doğa Doğuşlu, Elit İşcan, Tuğba Sunguroğlu et İlayda Akdoğan, la sororie émane d’une énergie particulière qui traduit une vive impuissance alors qu’elles tentent de se protéger mutuellement et de faire front ensemble contre les restrictions de leur famille.
De nombreuses scènes font écho au film The Virgin Suicides (2000) de Sofia Coppola racontant la vie de quatre sœurs après le suicide de la benjamine. L’autorité abusive de leur mère et la passivité collaborative de leur père ne fait que croître jusqu’à leur déscolarisation et leur enfermement dans la demeure familiale qui les conduisent elles-aussi au suicide. On note les plans où elles sont allongées toutes ensemble sur le sol leur chambre, leurs peaux dénudées baignées de soleil, présents dans les deux longs-métrages. La construction de barreaux aux fenêtres afin de renforcer l’idée d’enfermement. La cadette a une sexualité voire un petit-ami, contrairement aux autres qui l’effleurent ou n’en sont pas préoccupées, elle brave même les interdits pour assouvir ses désirs.
C’est un tableau plus politique qui est présenté par Deniz Gamze Ergüven. Elle y dénonce une culture répressive et sexiste, montre la différence de traitement entre les filles et les garçons, les mariages forcés et arrangés, le viol, le rôle de la bonne épouse qui cuisine et reste silencieuse dans ses vêtements amples qui cachent toutes les formes, la virginité de la femme appartenant au mari…
C’est, je crois, un de plus beaux films que j’ai pu voir. Les sœurs ne sont pas montrées comme des pions subissant la société turque, au contraire, la réalisatrice insuffle un vent de liberté en chacune d’elle individuellement. Elle a écrit : « […] je ne voulais pas faire de ces filles des victimes, il fallait leur rendre leur aspect solaire, leur dignité et leur liberté intérieure. ».
En espérant que cela vous aura donné le goût de voir Mustang (et Virgin Suicides !).
Merci beaucoup d’avoir lu,
Kënza Simon-Auriol.
Pour lire à son propos :
Les interviews de Deniz Gamze Ergüven :
