
Truffaut disait de lui qu’il était « le plus beau film du monde », il a été la source d’inspirations de bien des réalisateurs.rices, et encore aujourd’hui, il continue d’être placé en haut de la liste de nombreux cinéphiles.
Mis en scène en 1927 par Friedrich Wilhelm Murnau, L’Aurore est le premier film américain réalisé par le cinéaste allemand, après son invitation aux États-Unis par la Fox. Le scénario, écrit par Carl Mayer, s’inspire d’une nouvelle de Hermann Sudermann : Le voyage à Tilsitt. Sous l’emprise d’une maîtresse arrivant de la ville, un homme de campagne est sur le point d’assassiner sa femme. Y renonçant au dernier moment, il tente de rattraper son épouse qui s’enfuit à la ville, et va tout faire pour se faire pardonner.
Murnau disposait d’un budget quasi illimité pour réaliser L’Aurore, et les décors du film viennent le confirmer. Au-delà d’un gigantesque décor de rue, illustrant l’effervescence de la ville, les personnages évolueront également dans une église, chez un barbier, dans l’atelier d’un photographe, au restaurant, ou même dans une fête foraine. Ces lieux, caractéristiques de la vie urbaine, ont autant d’importance que les décors ruraux également mis en scène. Murnau, en plus de savoir filmer la Ville, prouve dans ce film qu’il sait aussi filmer la Nature. Et celle-ci a un rôle essentiel pour le récit, puisqu’elle est à la fois théâtre et métaphore des états d’esprits des personnages. Le brouillard visible dès le début du film, symbolise à la fois le mystère entourant l’arrivée de la femme de la Ville, ainsi que les doutes moraux affectant le mari. Le lac est également un point clé du long-métrage. Il est témoin des scènes de violence, de remise en question, et symbolise tour à tour, l’harmonie, le drame, et la bénédiction. Dans L’Aurore, les décors mis en scènes, qu’ils soient naturels ou artificiels, font plus qu’accueillir simplement les hommes et les femmes du récit : ils les incarnent, et les expriment.
La lumière semble en faire autant. Encore une fois, Murnau démontre son savoir-faire, en filmant aussi bien l’effervescence lumineuse de la ville et du jour, que le mystère propre à la campagne et à la nuit. Les scènes nocturnes sont saisissantes, et d’autant plus magistrales qu’elles fêteront bientôt leur siècle d’anniversaire.
À travers le personnage de la Femme de la Ville, on retrouve l’archétype de « la Vamp », rythmant de nombreux films muets, celui d’une femme aussi séduisante que mystérieuse. Et cette image est accentuée par les jeux de lumières. La pleine lune, mise en scène au début du film renforce en effet cette image de « Vamp » et le mystère qui l’entoure. Le procédé de surimpression, qui consiste à superposer une image à une autre, est également utilisé. Bien plus qu’un trucage visuel, il vient intensifier les états d’esprits des personnages, en leur donnant une dimension à la fois plus réelle et plus symbolique.
Cette dimension symbolique est également induite grâce au scénario. Pourtant, on pourrait reprocher au script de Mayer un manque d’originalité. En effet, cette configuration de « triangle amoureux », si souvent utilisée au cinéma, pourrait à première vue lasser le spectateur. Mayer parvient cependant à la rendre digne intérêt, en sublimant peut-être son universalité. C’est cela qui m’a frappé en premier en regardant L’Aurore : sa délicieuse et terrible actualité. Les personnages, volontairement peu nommés, laissent à chacun la liberté de s’y identifier. Ces rôles, bien moins clichés qu’ils ne le laissent paraître, pourraient toujours être mis en scène aujourd’hui, 93 ans après la sortie du long-métrage. Cette universalité du scénario nous touche d’autant plus qu’elle est magnifiée par le génie de Murnau.
Tout au long du film, les travellings nous plongent au cœur de l’action. Qu’ils soient utilisés pour introduire un personnage, pour le poursuivre, ou simplement pour l’accompagner, les mouvements de caméra orchestrés par Murnau servent le récit. On pense à celui du tramway, où le spectateur est placé directement à la place des personnages. Au même titre qu’eux, il voit le paysage et les décors défiler sous ses yeux. Les cartons, caractéristiques du cinéma muet, sont utilisés avec parcimonie et ingéniosité. Lorsque la femme de la ville propose à l’homme de noyer sa femme, les mots du carton s’effacent, presque engloutis par les flots. Comme si eux aussi, s’étaient noyés… En plus d’être visuellement percutant, ce carton accentue donc le réalisme et la cruauté de ce geste prémédité.
Enfin, la direction d’acteurs dont fait preuve Murnau est irréprochable. Les trois acteurs principaux, que sont Janet Gaynor, George O’Brien et Margaret Livingston, incarnent leurs personnages en sublimant leurs nuances et leurs complexités. Janet Gaynor parvient grâce à son jeu, à donner une dimension profonde et réaliste à son personnage. Bien plus qu’une figure ingénue, elle réussit à transmettre les émotions et les états d’âmes d’une femme inquiète pour son couple, pour son mari, pour leur enfant, d’une femme qui réussit à affronter ses peurs, ses blessures et ses doutes.
Dernier point, à ne pas laisser de côté : la musique de L’Aurore. Elle joue un rôle essentiel. Le film de Murnau fut l’un des premiers à comporter une partition musicale et une bande-son synchronisées. Et malgré les difficultés qu’aurait pu engendrer une telle technique, le cinéaste est parvenu à l’intégrer totalement dans son œuvre, et même à s’en servir pour transcender le récit. Ainsi, la musique suit l’évolution des personnages, épouse l’action et lui offre une toute nouvelle dimension.
Du fait de son coût de production, L’Aurore fut un échec commercial à sa sortie, malgré son succès critique. Aujourd’hui pourtant, il continue d’être considéré comme l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’Histoire du cinéma. Et s’il réussit à toucher autant de générations, s’il parvient à réunir une adolescente de 19 ans et un professionnel du cinéma, il y a de grandes chances pour qu’il ne vous laisse pas indifférent. À sa sortie en 1927, un critique américain résumait sa portée : « Lorsque l’on aura oublié tous les films à succès, L’Aurore lui, continuera d’être projeté. »
Angèle BOURDREZ
