Les Sentiers de la Gloire, Stanley Kubrick, 1957

Une critique d’Angèle Bourdrez

Censuré à sa sortie en Suisse, en Espagne, en Belgique, en France et au sein des établissements militaires américains, Les Sentiers de la Gloire est aujourd’hui conservé à la « National Film Registry » pour son importance culturelle, historique et esthétique. Accusant l’état-major français, et plus généralement toutes les institutions militaires, il met en scène les soldats, les colonels et les généraux de l’armée française au cœur de la Première Guerre Mondiale. Le colonel Dax, joué par Kirk Douglas, doit ainsi mener ses hommes dans une attaque suicidaire , initiée dans l’unique but de promouvoir un général. La tentative échoue, les pertes humaines sont lourdes. Furieux de cet échec, les généraux décident de condamner trois soldats innocents, comme exemples de lâcheté. Le colonel Dax tentera alors de les défendre en cour martiale, en essayant de sauver ces hommes pour leur honneur et pour leurs vies. 

Les Sentiers de la Gloire s’inspire du roman éponyme de Humphrey Cobb paru en 1935. En l’adaptant au cinéma, Kubrick a su conjuguer l’importance du message dénoncé avec la puissance visuelle qui parvient à l’amplifier.  Le réalisateur sait faire parler sa caméra pour rendre ses enjeux plus authentiques, et ses dialogues plus palpitants.  À coup de travellings et de prouesses techniques, la mise en scène nous plonge au cœur de ces deux mondes, que sont l’avant du front et son arrière.

La réalisation utilise non seulement le génie technique, mais aussi l’espace dont elle dispose. Alors que les généraux sont montrés dans un faste particulièrement détonnant avec le contexte historique, les soldats eux, évoluent dans des espaces bien plus réduits. Les tranchées déjà étroites, en deviennent oppressantes lorsqu’elles font suite à un sol de marbre ; et les innombrables tableaux visibles dans les résidences des généraux, font écho à celui, bien plus cruel et bien plus réel, des soldats sacrifiés par vanité. 

La bande-sonore ne vient pas parasiter le récit, et là où certains choisissent de l’utiliser pour gonfler l’héroïsme, Kubrick laisse l’action chanter d’elle-même. À l’unisson avec les soldats, nous entendons les cris des balles, des obus et des morts. Kubrick voulait dénoncer la guerre : il laisse sa propre musique le faire. Le chant qui colore la scène finale, explose d’ailleurs d’humanité : si même les plus railleurs des soldats s’émeuvent aux larmes, les plus indifférents des spectateurs s’en verront bouleversés. 

Contrairement au choix esthétique du film, les personnages dépeints à l’écran sont tout sauf noirs et blancs. Kubrick choisit de ne pas les cantonner à un seul rôle, mais plutôt, de les montrer dans leur plus humble humanité. Alors quand le plus brave s’effondre en pleurs, que le plus déterminé cesse de lutter, et que le plus lâche parvient à s’excuser, le moins nuancé des rôles en reste emprunt de réalité. Les rôles des généraux français sont peut-être les moins développés, ils baignent sans en sortir, dans un mélange de cruauté, d’hypocrisie et de lâcheté. Mais le récit étant tellement contrasté, leur noirceur n’en devient que plus terrifiante. 

Stanley Kubrick a réussi dans son film à allier prouesses techniques et scénaristiques. Là où d’autres se seraient contentés de la donner en spectacle, lui montre la complexité de la guerre pour mieux dénoncer sa cruauté.

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