
Si Pedro Almodóvar est un de mes réalisateurs favoris, rédiger un article à son propos était inévitable. Cet homme né en 1945 est l’un des cinéastes phares de la nouvelle vague espagnole ; on reconnait sa patte notamment à sa façon de mettre en scène des décors colorés, à sa dramaturgie des relations amoureuses – souvent homomasculines –, aux personnages masculins créateurs ainsi qu’aux féminins qui lui servent de béquille. Il va sans dire qu’il n’a pas une approche féministe dans ses récits, les femmes sont le plus souvent des mères ou des assistantes voire des amantes de passage et peinent à exister au-delà de ces cadres. Ce ne sont pas des œuvres que je regarde en espérant me retrouver représentée, mais pour leurs esthétismes incroyables (intérieurs rayonnants) et sa façon de raconter l’âme créatrice. Évoquer quatre de ces œuvres me permet de parler plus largement de ses films, d’en citer plusieurs en espérant que cela vous donnera le goût d’en découvrir quelques-uns.
• La Ley del Deseo (FR : La loi du Désir, 1986)
Tenu en haleine tout au long du film, le spectateur en sait bien plus que les personnages et les voit, à la manière d’un thriller, succomber. Pablo Quintero est cinéaste et écrivain, il profite de sa popularité pour se livrer à une sexualité débridée, malgré son petit-ami, jusqu’à sa rencontre avec Antonio, un de ses fans, qui dicte la nouvelle loi du désir. Dès la première scène, le ton est donné : la nudité et le sexe apparaissent sans alanguissement. C’est le rapport à la célébrité dans les relations qui y est abordé, avec cette thématique de l’adulateur obsessionnel.
• Tacones Lejanos (FR : Talons Aiguilles, 1991)
La notion de l’art est toujours présente à travers Becky del Paramo, une chanteuse qui a connu la gloire et une vie sentimentale comme sexuelle dont elle voulait profiter au point d’abandonner sa fille Rebeca ; avec qui elle tente de renouer quinze ans après, à l’occasion d’un concert d’adieux – prétexte pour revenir à Madrid et panser les plaies du passé, car elle se sait atteinte d’une maladie cardiaque qui lui causera une mort prématurée. Ses intentions sont bousculées par la découverte du mari de Rebeca, un ancien de ses amants qui n’hésite pas à lui faire des avances avant d’être assassiné. L’intrigue policière ne m’a pas marqué comme la narration de la relation mère-fille. Poussées jusqu’au vice, les deux femmes s’épuisent à contrôler la nature de leurs sentiments. C’est un combat intérieur entre rancœur, jalousie, colère et amour malgré tout présent qui se livre en elles et entre elles. Lutte montrée par une caméra vive, presque instable, et des changements nombreux, voire lunatiques, de valeur de plans et de personnage central. Ici aussi, Becky semble divisée en plusieurs êtres : la mère, la célébrité, mais se réunissent artificiellement en Letal, un travesti imitateur, avec lequel Rebeca est devenue proche.
• Los Abrazos Rotos (FR : Les étreintes brisées, 2009)
Ici, c’est la distinction entre l’homme et le créateur qui est mise en jeu. Elle est poussée jusqu’à faire naître l’ambigüité sur la possibilité qu’il s’agisse de deux personnes distinctes grâce à un autre nom utilisé pour signer ses scripts et cette phrase prononcée en voix off dès le début « J’ai toujours voulu vivre deux vies au sein de la mienne ». Le propos n’est pas dans le débat ‘‘doit-on séparer l’œuvre de l’artiste ?’’, mais dans un rapport plus intime à notre art : suis-je l’artiste quand je ne crée pas ? Est-ce que ces « je » font référence à la même personne ? Dans une intrigue découpée par époque, il y peint le portrait d’un homme nommé Mateo Blanco qui se perd dans ses identités et décide de vivre avec son nom de scénariste d’Harry Caine.
• Dolor y Gloria (FR : Douleur et Gloire, 2019)
Au-delà d’une esthétique incroyable, c’est tout l’enjeu du rapport entre la muse et le créateur qui y est scénarisé avec virtuosité dans un découpage en chapitre. L’art existe à travers les temps et les époques, ne connait aucune mort. Dans le cadre d’une histoire, qu’elle soit portée au théâtre dans la littérature ou au cinéma, il en est de même pour son auteur.e et ses characters. Qu’arrive-t-il lorsque le personnage inventé, parfumé d’une personne autrefois aimée, rencontre son fantôme ? Salvador Mallo est un cinéaste, scénariste et réalisateur, dont les effluves du passé vont et viennent, levant le voile sur la fine limite entre la réalité, les souvenirs et l’art qui en découle. On dit de ce long-métrage qu’il s’agit du plus personnel de Pedro Almodóvar.
Avez-vous vu ces œuvres-là ? Qu’en avez-vous pensé ? Je suis curieuse de connaître de votre Almodóvar favori et d’en parler avec vous.
Merci d’avoir lu,
Kënza Simon-Auriol.
