Climax, Gaspard Noé, 2018

Dans Climax, tout est affaire de labyrinthes : le dédale intérieur des personnages, dans la première partie franchement réussie du film : des portraits, face-caméras, individuels. L’entrelacement des corps ensuite, dans la danse, dans cette chorégraphie incroyable, où chacun bouge comme un organisme dans un organisme de cinéma. Premier plan-séquence magnifique, enivrant, vivant, où la musique et les mouvements de caméra semblent dépendre du groupe, de cette communauté créatrice magnifique. Puis on découvre les méandres des relations humaines, plan-séquences fixes, à la différence que les personnages ne s’adressent plus à nous, mais à eux. Les discussions s’enchaînent, les personnalités éclosent. Toute une palette d’émotions germe. La haine, l’amitié, l’amour, la protection. Les danseurs/acteurs sont honnêtes et touchants. Du véritable ciné-vérité.   

Quand le labyrinthe est matérialisé, les choses se gâtent. 

Si l’esthétique labyrinthique des couloirs de l’école de danse est poétique sur le papier, elle se noie bien vite jusqu’à en devenir vomitive. Emplis des couleurs et des douleurs primaires, ses couloirs de la mort sont bien trop vite occupés par des cris. La course et l’escalade dans l’orgiaque deviennent grotesques, si bien que l’on a l’impression de voir une espèce de Vidéo Gag macabre, plus qu’un véritable film d’épouvante ou un tour de force esthétique     

 C’est d’autant plus dommage que dans certaines fulgurances, la magie opère. Les corps possédés mêlés à la caméra lente et aérienne donne des scènes oniriques vraiment efficaces, qui nous charment pour un instant. Mais le film finit par perdre peu à peu ce qui faisait son pouvoir de séduction, et s’effondre sur lui-même. Les personnages deviennent caricaturaux, la musique assourdissante, les couleurs dégoulinent sur les murs, en bref, le style s’use. Dans cette démesure inutile, on perd la magie des premiers instants. 

On dirait enfin que même Gaspar Noé abandonne son film et ses spectateurs, tellement la fin est laissée en mode “pilote automatique”, avec une arrivée de policiers qui rappelle une fin de mauvais film d’horreur. La grande révélation du film, à savoir : “Mais qui donc a mis l’acide dans la boisson ?” cherche à être sublimement tragique, mais échoue. Il nous reste de Climax un goût amer et un mal de tête, comme après une cuite à la sangria.

Nina Destout

The True Story, Rupert Goold, 2015

Un film impersonnel mais (sur)prenant. 

    Pour son premier film, Rupert Goold adapte le roman autobiographique de Michael Finkel, True Story: Le meurtrier et le Journaliste, paru en 2006. Réalisateur aujourd’hui reconnu malgré sa maigre filmographie, Goold est ici à l’origine d’une œuvre captivante mais à laquelle personne, ou presque, ne saurait vraiment s’identifier.

Histoire vraie, True Story est le récit de quelques années de la vie du journaliste Michael Finkel durant lesquelles il entretient une relation étroite avec le présumé coupable de divers meurtres. Dès lors, on comprend que l’horreur ne se trouve pas tant dans les actes contés mais dans l’ambiguïté qui pèse sur cette relation incongrue; nous sommes plongés dans l’ambivalence qui ronge le journaliste, son objectivité et sa vie personnelle. Jusque là, le film est un drame parmi tant d’autres, avec comme seuls atouts ses acteurs, pourquoi ? sa pancarte “Tiré d’une histoire vraie” et son intrigue… mais il y a plus intriguant. 

    Dans toute l’histoire du cinéma, peu nombreuses sont les œuvres qui ont semblé être à l’écart de ses spectateurs, dans un autre espace de réflexion. Des blockbusters aux pures expérimentations, la plupart des films ont toujours quelques aspects auxquels l’on peut s’identifier ou simplement s’accrocher pour entrer plus profondément dans l’histoire. True Story semble désintéressé, brut, exempt de toute facilité scénaristique visant à faire adhérer le spectateur. De fait, ce n’est pas parce que nous ne sommes ni journaliste ni meurtrier que l’identification au film est impossible. La manière qu’emploie Rupert Goold pour raconter l’histoire de Michael Finkel témoigne d’une prise de recul hors norme qui nous ferait presque oublier tout ce qu’il y a en dehors de l’affaire, comme la relation entre le protagoniste et sa femme par exemple. Bien présente comme source de tension et d’intrigue, elle semble pourtant n’avoir plus aucune importance au bout d’une heure de film tant notre attention est volontairement orientée vers la documentarisation de l’affaire. Dépourvu d’artifices, True Story est tout simplement l’histoire vraie de Michael Finkel.

    True Story est une expérience surprenante qui vaut largement le coup d’être vécue. 

Avis écrit par Loris

Psychose, Alfred Hitchcock, 1960

Dans la logique de ne pas spoiler le film aux lecteurs qui ne l’ont pas vu, je me concentrerai ici sur l’ambiance générale du film, puis je ferai un retour sur la scène la plus connue.

On parle souvent d’une sorte d’obsolescence des films d’horreur. Passé une certaine période, ils apparaissent kitsch aux yeux de ceux qui les regardent pour diverses raisons : trop candides, pas assez réalistes, clichés … toutes les raisons sont bonnes pour ne plus avoir peur. C’est donc dans cet état d’esprit, oubliant le talent incontesté du réalisateur pour instaurer la tension, que l’on pourrait lancer Psychose d’Alfred Hitchcock. Car c’est bien la tension qui régit le film, sans effet spécial particulier, sans effusion visuelle de trop, mais d’une précision chirurgicale dans la recherche du sursaut du spectateur. Si chaque plan sous-entend un frisson, ce n’est que quand le public se sent le plus en sécurité que Hitchcock choisit de le surprendre, comme une signature qu’il pose dans chacune de ses productions. Tout le long, la musique de Bernard Hermann accompagne singulièrement la maîtrise de la crainte qu’a le réalisateur, formant un film virtuose en matière de boule au ventre.

En plus de cette tension hors du commun qu’il instaure, le Alfred Hitchcock fait un choix particulier, celui d’un film sans personnage principal. En effet, nombreux sont ceux qui, sans avoir regardé l’entièreté de l’œuvre, connaissent la scène de la douche : l’héroïne est subitement poignardée par un inconnu alors qu’elle se lave, sur un air de violons et violoncelles strident en gradation, devenu culte. Positionnée en début de film, cette scène, bien que prévisible, confirme la tension qui règne tout le long de l’intrigue : aucun personnage n’échappe à la menace, et le spectateur n’a plus d’attache sûre. En effet, si dans d’autres films à tension on peut deviner que le protagoniste sera de ceux qui élucident le problème posé, ici le réalisateur nous refuse cet espoir. Ainsi, tout peut arriver, à tout le monde. 

Louise Rivoiron

The Tree of Life, Terrence Malick, 2011

Une critique d’Angèle Bourdrez

Comme nous en avons entendu parler de cette Palme d’Or 2011 ! À sa sortie, The Tree of Life a suscité louanges et polémiques. Comment un film si énigmatique a-t-il pu remporter le cœur du jury de Cannes ? Entre génie cinématographique et masturbation intellectuelle, le long-métrage n’en finit pas d’être au cœur de débats animés et d’interprétations philosophiques.

Le fil narratif de The Tree of Life suit plusieurs temporalités. L’histoire principale suit Jack (Hunter MacCracken), un jeune garçon du Texas dans les années 50. On le voit évoluer dans son quartier d’enfance, entouré de ses deux frères, d’un père autoritaire (Brad Pitt) et d’une mère plus réservée (Jessica Chastain). Le récit s’entremêle avec celui de sa vie adulte alors qu’il est marié et homme d’affaires (Sean Penn). Les deux trames temporelles sont liées par une troisième : le décès et le deuil de l’un des frères de Jack, survenu quand ce dernier avait 19 ans. Enfin, cette tresse narrative est entrecoupée au début et à la fin du film par de longues séquences métaphysiques durant lesquelles s’entrechoquent des images de galaxies, de nébuleuses et de dinosaures tandis que Jack s’interroge sur les origines du monde. 

De par la lenteur du scénario, les personnages de The Tree of Life semblent vivre davantage qu’ils ne sont mis en scène. Le spectateur, immergé au cœur de cette famille texane, assiste indifféremment aux scènes du quotidien comme aux scènes les plus marquantes. Relativement avare en dialogues, The Tree of Life privilégie les actions, même banales, aux paroles.  En laissant l’ordinaire inonder ainsi l’écran, Terrence Malick parvient habilement à sublimer l’extraordinaire. 

Cependant, ce réalisme n’en serait rien sans le talent des acteurs principaux. Tous habillent leurs rôles à la perfection, et si Brad Pitt est particulièrement convaincant en figure paternelle autoritaire, les véritables révélations furent celles du jeune Hunter MacCraken et de Jessica Chastain (à la sortie du film, cette dernière était bien moins connue qu’elle ne l’est aujourd’hui.) 

La photographie soignée de The Tree of Life rend difficile la moindre critique sur la forme. Les plans sont travaillés minutieusement, la lumière douce du Texas contraste avec les explosions vives et lumineuses des séquences spatiales. Chaque plan choisi individuellement frôle la perfection esthétique et la réalisation de Terrence Malick combinée à la photographie d’Emmanuel Lubezki expliquent peut-être à elles seules pourquoi certains considèrent The Tree of Life comme un véritable chef-d’œuvre cinématographique. 

Photogramme du film lors de la séquence finale. Source : IMDb.

Il serait insolent de parler de ce film sans évoquer sa musique. La bande originale, signée Alexandre Desplat, laissera sans doute au spectateur un souvenir auditif moins marquant que les nombreux morceaux de musique classique utilisés. Comme pouvait le faire Stanley Kubrick dans ses long-métrages, Malick invite Bach, Berlioz et bien d’autres à transcender son grand écran. Les moments de vie sont sublimés grâce à cette musique classique, et le silence créé par la rareté des dialogues en devient retentissant. 

À sa sortie, The Tree of Life a cultivé les éloges autant que les reproches : beaucoup ont accusé Malick de masturbation intellectuelle. À elle seule, la bande sonore du film pourrait justifier les deux points de vue : quand certains louent son utilisation, d’autres critiquent ce choix élitiste – d’aucuns diraient pompeux.

  Si la douce évolution du scénario et la non-linéarité du fil directeur apportent leurs avantages, il serait malhonnête de ma part d’omettre leur pendant négatif : la lenteur de ce long-métrage. The Tree of Life est long. Long à regarder, long à comprendre et peut-être long à aimer. Les scènes ont beau être magistralement orchestrées, les acteurs parfaitement dirigés, et la musique vibrante d’intensité ; le constat reste le même : c’est l’ennui qui a triomphé.

De nombreuses séquences perturbent la temporalité du récit, la plus marquante d’entre toutes restant sans aucun doute celle « des dinosaures ». Après vingt minutes de film, la narration déjà floue s’oriente vers un récit métaphysique, retraçant l’histoire du cosmos, de la Terre et de ses habitants ; et même si le spectateur pourra être émerveillé devant la beauté de ces images, il lui sera dur de se sentir complètement emporté par la narration. 

Photogramme du film lors de la séquence « des dinosaures ». Source : IMDb.

Les passages montrant Jack à l’âge adulte ont eu du mal à me convaincre. S’il est intéressant de voir ce que l’enfant d’autrefois est devenu, et comment la mort de son frère continue à le bouleverser, la plupart de ces épisodes nous sortent du récit -déjà bien difficile à suivre.

Le film se finit en un semblant d’apothéose, dans une séquence aussi naïve qu’elle se veut symbolique. Une fois n’est pas coutume, la forme est irréprochable : la lumière drape l’écran d’une douceur enfantine, la réalisation est virtuose et à travers leur jeu, les acteurs semblent nous parler en silence. Alors pourquoi le fond a-t-il résonné si faux en moi ? J’ai cette désagréable sensation que Malick a choisi la facilité pour conclure un message de deuil. Entre onirisme et naïveté, cette fin paraît presque trop simple – dans les deux sens du terme – pour clore le récit dont on vient d’être spectateurs. Je suis pourtant bien consciente qu’au vu de son perfectionnisme, le réalisateur n’a certainement rien laissé au hasard…

The Tree of Life est un film à voir. Certains le décrivent comme une expérience audiovisuelle bien plus qu’un long-métrage classique. Expérience ou non, mon affection pour ce film grandit à mesure que le temps passe. Si j’avais été déçue juste après le visionnage, je ne peux m’empêcher de constater que j’y repense souvent, et que la forme et le fond m’ont tout de même marquée. Je vous encourage donc fortement à le voir…mais surtout à le terminer ! 

Angèle Bourdrez

Grave, Julia Ducournau, 2016

Présenté lors du festival de Cannes 2016, Grave est un film de Julia Ducournau. C’est un film d’horreur, mais sortant des codes habituels du genre.

Justine, interprétée par Garance Marillier, 16 ans, intègre une école vétérinaire en Belgique où sa sœur aînée est également inscrite. C’est aussi l’école dans laquelle leurs parents se sont rencontrés. Toute la famille est végétarienne. Certes, ce détail semble anodin, mais Justine doit faire face au bizutage subi par les premières années, et manger un morceau de viande. Suite à cela, elle développe une réaction allergique, devient de plus en plus attirée par la viande… et par la chair humaine.

Julia Ducournau ose parler de thèmes peu abordés comme le bizutage, car oui, se faire verser du sang et des organes d’animaux fait partie des conditions d’intégration dans cette école. Je pense que ces éléments ont été exagérés, mais selon certains témoignages, on force les nouveaux à boire, on les empêche de dormir…

Revenons au film. La réalisatrice a choisi un univers gore car nous avons le droit aux scènes en face caméra, pour mieux nous traumatiser. Trop souvent les films d’horreurs jouent sur la surprise avec les “screamers”. Ici, Julia Ducournau donne une ambiance bizarre, glaçante dès le début. Nous sommes  en permanence en contact avec des corps d’animaux, des organes dans du formol. Mais nous voyons aussi des scènes de fête, où la mise en scène donne l’impression de tanguer, comme Justine qui a trop bu. La musique permet d’être constamment dans cette ambiance dérangeante, renforçant l’effet de malaise.

Dans cette séquence, Justine est réveillée par des bruits de chaîne, elle se cache sous son drap en position foetale. La caméra est placée aux côtés du personnage, comme si nous vivions la scène en temps réel. Tout au long du film, les couleurs sont froides, maussades, la seule “touche” vive, c’est le rouge, le sang, comme nous pouvons le voir sur le second photogramme, une dispute entre les deux sœurs. J’ai choisi ses deux scènes car elles illustrent le mieux Grave, la première avec les sensations que nous pouvons ressentir durant tout le film. La seconde, par l’illustration des couleurs.

Ce film est à voir si vous n’êtes pas hématophobe. Cet avertissement est à prendre au sérieux, plusieurs spectateurs se sont évanouis. Personnellement, je ne suis pas une grande fan de films d’horreur, mais celui-ci sort des codes établis et est vraiment intéressant. Julia Ducournau sait manier tous les langages et codes du cinéma et nous provoque d’effroyables émotions.

Clémence

>Lien vers des témoignages de bizutage: http://www.abusbaptemeveterinaire.sitew.com/

Alita : Battle Angel, 2019, Robert Rodriguez et James Cameron

    Les adaptations de manga et d’anime n’ont en général pas bonne réputation: il est difficile d’adapter un format qui compte de nombreux épisodes ou tomes, et surtout de retranscrire la quête du personnage sans que le film ne s’étale sur 6 heures. Il faut donc couper, choisir, et structurer en essayant de respecter un univers sans le dénaturer de peur de décevoir les -nombreux- fans. 

    Souvenons-nous de l’invisionnable « Dragon Ball Evolution », qui avait atteint les sommets de la nanaritude tant la réception a été médiocre de la part du public, mais surtout tant le réalisateur peinait à montrer ne serait-ce qu’une once de respect à une oeuvre aussi culte.

    Visuellement, Ghost In The Shell avait fait mieux mais la réception a été mitigée en raison d’une vague d’incompréhension envers Scarlett Johansson pour incarner le personnage principal, ou bien le scénario décevant. L’armée de la diversité ayant crié au scandale (alors que le personnage a tout l’air d’une femme blanche européenne, mais c’est une autre histoire…). 

    Pourtant, contre toute attente, Robert Rodrigez nous épate à la réalisation 

d’Alita Battle Angel, l’adaptation d’un grand classic cyberpunk encore méconnu du grand public: Gunnm, de Yokito Kishiro. En tant que fan inconditionnel de l’oeuvre, j’étais autant choqué et excité à l’idée d’un jour le voir porté sur grand écran. Mon attachement à Gally, cette héroïne en recherche de son humanité malgré son corps cybernétique, m’ayant toujours fasciné. Et avant toute chose, sa badassitude ultime, sa résilience à ne jamais abandonner même lorsqu’elle a déjà perdu. 

    Le film est d’une propreté déconcertante, enivrante, et nous propose une Alita/ Gally aussi humaine qu’on aurait pu l’imaginer malgré des yeux à la taille démesurée. La motion capture et le CGI sont travaillés, les plans soignés, maîtrisés, fixes, virevoltants, et emprunts d’un esthétisme tout en respectant parfois case à case l’oeuvre originale ainsi que l’adaptation animée. Le jonglage entre les deux est d’ailleurs bien amené ! 

    Proposer un blockbuster grand public et réussir le pari de réaliser une adaptation d’un manga culte en respectant l’univers et les personnages était un pari risqué pour 

Alita Battle Angel. La trame se situe sur les 3 premiers tomes et nous ne nous sentons pas perdus. Tout prend sens, avec naïveté parfois, mais une naïveté qui reflète l’état d’esprit d’Alita/ Gally qui se découvre en tant que jeune femme dans un monde inégal et dangereux. Un monde où même les cyborgs sont sujets aux dérives de l’humain. Notons une prudence quand au monde cyberpunk/ dark qu’on est censé découvrir: le tout a été très « allumé », parfois trop, donnant un côté plus sympathique aux quartiers pourtant mal famés et pauvres de la décharge. Des questions restent en suspens, annonçant de probables suites, de quoi donner aux intéressé.e.s l’envie de découvrir plus profondément la complexité d’un personnage cyborg, mais qui reste avant tout un être humain (de par son cerveau, ses souvenirs, son vécu…). 

    Les combats sont dynamiques, voire majestueux, et nous nous attachons à cette jeune femme qui ose se mesurer à des cyborgs faisant deux fois sa taille et « cheatés » à souhait. Mais le Panzerkunst, un art martial perdu, est toujours présent dans l’esprit de notre héroïne, d’où sa capacité à trancher des bras et des têtes avec une incroyable beauté. 

    Alita/ Gally (interprétée par Rosa Salazar) est le fil conducteur qui rend le film plus puissant, plus touchant; car celle-ci alterne entre une maturité oubliée et sa crise d’ado d’une scène à l’autre avec brio. Les émotions sont biens retranscrites, si ce n’est MIEUX grâce à ses grands yeux CGI et son corps cybernétique. L’humanité de son héroïne est donc la plus grande force du film: un personnage dont l’on se soucie est primordial pour entrer dans une histoire. 

    Avec un bon rythme, le film réussit à toucher même les nouveaux venus malgré le fait que certains enjeux restent non-aboutis. Le duo Rodrigez-Cameron fonctionnent, et la composition et la proposition sont très bonnes.

    Le Motorball est aussi l’un des moments fous qu’on aurait aimé voir durer plus tant le maelström de couleurs, de démembrages de têtes et de corps est fascinant à regarder. 

    Sans tomber dans la violence crue et la ténébreuse aura du manga Gunnm (à mon grand regret), Alita Battle Angel reste tout de même une bonne adaptation d’un manga complexe, misant sur spectacle et romanesque, et se veut fidèle au thème transhumaniste au coeur de cette épopée classique et épique, humaine et scientifique, technologique; et parfois cruellement remplie de vérité. 

    La question me taraude toujours l’esprit: qu’est-ce qui nous rend vraiment humain…?

Danny Jay

I’m Thinking of Ending Things

«Just tell your story. Pretty much all memory is fiction and heavily edited. So just keep going. » I’m thinking of ending things, Charlie Kaufman, 2020.

Salut à toi lecteur ! Contente de te retrouver. Qui dit retour du Blogbuster dit nouvelle critique, et comment mieux commencer que par un film qui parle de la fin de tout.

    I’m thinking of  ending things, film de Charlie Kaufman adapté du roman du même nom de Iain Reid raconte l’histoire de Jake, un homme qui emmène sa petite amie avec lui pour la présenter à ses parents durant un repas de famille dans sa maison d’enfance. Mais, au cours de la soirée, les évènements se déroulent de manière… peu conventionnelle. 

    Résumer ce film est impossible, car ce serait révéler tous les secrets de son histoire qu’il vous faut absolument regarder par vous même pour réussir à plonger au cœur de l’univers que Kaufman vous présente. 

    Le film est brillant. C’est un parfait mélange entre l’univers de A ghost story et Hérédité. Il dérange. Il submerge d’émotions. Il transmet. C’est un poème vivant. 

    En plus d’avoir des acteurs brillants (Jessie Buckley, Jesse Plemons ou encore Toni Collette), le film a une esthétique incroyable. Chaque plan est travaillé pour vous faire ressentir le malaise ambiant constant. Si vous pensez ne rien comprendre durant votre séance, pas de panique, je l’ai cru aussi. Essayez de vous laisser porter, et de ne pas avoir toutes les clés. Vous pensez qu’un personnage est le centre de l’histoire ? Vous faites peut-être fausse route, il se peut que ce soit quelqu’un de totalement différent. Vous ne comprenez pas une scène ? Ce n’est rien. C’est là toute la beauté du long-métrage. Il est là parce que, à mon sens, nous avons besoin de ce genre d’histoire pour nos vies. 

    La femme (si je ne cite pas son nom, ce n’est pas que je ne m’en souviens pas, mais bien qu’il y a un sens, ne vous en faites pas) écrit des poèmes et, lorsqu’elle en récite un à Jake, ce dernier lui dit : « J’ai l’impression qu’il a été écrit pour moi », ce à quoi elle répond : «C’est ce qu’on espère tous quand on écrit un poème. Une sorte de sentiment d’universalité. » Pour moi, c’est ce qui résume ce film : un récit poétique, ou chacun s’y retrouvera, afin de ne former qu’un. 

    Si vous êtes sensibles à l’esthétique de certains films de Dolan, aux drames psychologiques sombres, aux questionnements sur la vie et sur le temps qui passe, sur l’amour et sur la passion, je ne peux que vous conseiller ce chef-d’œuvre qui rentre facilement dans mon top de l’année 2020. De plus, si vous connaissez l’univers de Kaufman (Eternal sunshine of the spotless mind, Anomalisa ainsi que Dans la peau de John Malkovich), vous ne serez pas déçus de ce film, dans la lignée de son style qui ne fait que s’améliorer.

    Si vous ne l’êtes pas, je vous encourage à le voir malgré tout, car peu importe l’effet qu’il vous fera, vous n’en ressortirez pas indemne. Et quoi de mieux que l’inhabituel dans la vie ? 

    Plongez dans l’expérience l’esprit ouvert car ce film dérange, ne vous bloquez pas à l’étrangeté, mais creusez là pour y voir tous ses trésors. 

    Bon visionnage !

    Mona. 

Eternal Sunshine of the Spotless Mind, ou la sensibilité du spectateur

Eternal Sunshine of the Spotless Mind - film 2004 - AlloCiné

Il y a des films qui résonnent en nous comme un souvenir. Les films dont on parle à ceux qui croisent notre chemin, sans aucune autre réflexion ou trait d’esprit que : “tu verras, c’est génial”. Ces films qui ont la couleur de notre âme. Ceux qui, au détour d’un plan, d’une réplique, nous résument. Ceux qui transforment notre oeil en projecteur, et nous donnent à voir l’intérieur de notre tête. 

Joel aime Clémentine, qui aime la liberté. Alors pour ne pas souffrir, elle l’oublie. Lui et leur amour.  Ne reste plus que Joel seul avec son bagage amoureux. Mais son esprit ne se résout pas à le jeter. 

Un film de science-fiction douce et amoureuse, qui s’oppose aux comédies romantiques classiques du genre par sa lenteur et sa proximité avec les personnages ; dont on voudrait que chacun ait la chance de vivre son film. À laquelle s’ajoute la voix-off lancinante et triste de Joel, qui se fait narratrice d’une histoire que l’on sait perdue d’avance. Et une fin aussi douce et amère qu’une rupture. Dans cet univers bancal, la caméra divague souvent, se faisant métaphore de l’esprit des personnages. Une mise en scène aux allures de “fait-main”, dans laquelle on retrouve un aspect plastique, des couleurs pastelles et une sensibilité visuelle qui marque la vulnérabilité des personnages sans aucun mot, chers à Michel Gondry.

Mais derrière ce vernis génial, certains pourront se sentir déstabilisés par les nombreux retours en arrière opérés par la narration. Le film jouant sur différentes lignes temporelles, un travail de montage mental est nécessaire tout du long, et le spectateur peut ressentir une forme d’abandon de la part du film, qui le laisse face à ses questions.


Eternal Sunshine of the Spotless mind est suivi par La Science des Rêves. Ce qui frappe au premier abord, c’est la ressemblance visuelle entre les deux films. Mais là où le second se démarque, c’est dans son rapport à la réalité. Même si comme dans Eternal Sunshine, il nous est donné à voir l’intérieur de la tête du personnage principal, la frontière entre les deux mondes se fait plus fine, jusqu’à disparaître. Contrairement à Joel, Stéphane projette son esprit sur son monde et non l’inverse. L’esprit finit par complètement disparaître dans le film en français qui suit, Microbe et Gasoil. Les deux enfants construisent et façonnent concrètement leur rêve, en un bolide bringuebalant. À travers ces trois films, un chemin apparaît, de l’onirique au matériel. Michel Gondry résume le travail de l’artiste : idée, réalisation et œuvre finale. C’est peut être cela qui explique le succès de Eternal Sunshine au-dessus des autres films de sa filmographie : le rêve, le projet, l’idée de l’amour. Le spectateur veut rêver, et voilà un film qui rêve avec nous. À voir donc, les yeux grands ouverts.

Nina Destout.

Emporté par la foule

Le passant intégral, de Léo RICHARD (2017)

Le passant intégral | Collectif COMET

Il a suffi à Léo Richard de onze minutes et quarante-quatre secondes pour dépeindre un passionné. Pas besoin de visage, pas besoin d’expression, juste d’un café autour duquel la voix d’un acteur en fait parler cinq autres. Lui qui nous paraît d’abord si irréel, avec son masque drapé et ses mains parfois féminines parfois masculines, nous donne une leçon de naturel : il en est professionnel. Avec une idée opposée au Truman Show de Peter Weir mais avec le même niveau de maîtrise, on apprend à oublier la caméra pour devenir « Monsieur Tout le monde ». Le héros vit son quotidien version film, même lorsqu’il n’est pas filmé. Ici, on donne la parole au soldat inconnu, au passant, qui aspire à le rester et qui joue de son anonymat comme personne. Le passant n’est pas timide, il ne se cache pas. Sa passion du langage corporel le rend virtuose dans son silence, idée que l’on retrouve chez Coline Serrault quand elle imagine les concerts de silence pour son film La Belle Verte. Compositions musicales de ses démarches, polyglottisme, … font de lui un expert convoité qui aide à développer les technologies qui mènent à la disparition de « la seule chose qu’il aimait et qu’il savait faire ». En douceur, Léo Richard et ses acteurs déploient devant nos yeux inexplicablement captivés une réflexion sur le mystère de la foule, comme une marée dont nous avons tous la possibilité de faire partie, tout en balayant les sujets d’actualité des plus délicats avec intelligence : numérisation, délocalisation, libertés, surveillance, …  Avec toujours plus de discrétion, le passant sait trouver avantage à la disparition de son métier, éternel joueur, figurant invisible qui prend les pleins pouvoirs dès lors qu’il en a envie. Et tous alors, dès que le rôle de figurant devient le plus enrichissant et le plus héroïque, pouvons rêver d’être le passant intégral.

Louise Rivoiron.

7. Koğuştaki Mucize

Un film de Mehmet Ada Özteki, 2019

Une critique d’Angèle Bourdrez

Rebaptisé « le film turc » par ceux qui peinent à le prononcer (c’est-à-dire la grande majorité des français), 7. Koğuştaki Mucize a fait sensation sur Netflix durant ce confinement. Sorti en octobre 2019 dans les salles turques, ce long-métrage de Mehmet Ada Öztekin est un remake du film sud-coréen 7번방의 선물 [Miracle en cellule n°7] réalisé par Lee Hwan-gyeong en 2013. 

Évoluant dans la Turquie des années 1980, nous suivons Memo, un jeune berger turc accusé à tort du meurtre d’une petite fille. Atteint d’un handicap mental, Memo est envoyé en prison, dans la cellule n°7, afin d’attendre sa condamnation à mort. Sa fille, sa grand-mère et les autres détenus de la cellule, feront tout pour l’innocenter, et retrouver le seul témoin qui pourrait lui sauver la vie. 

Si vous n’avez jamais vu ce film, mais en avez déjà entendu parler, certains ont pu vous dire « qu’il faisait tellement pleurer ! ». Le réalisateur et le scénariste, s’ils étaient à vos côtés, n’auraient pu recevoir de meilleur compliment. Et pour cause ! Le long-métrage 7. Koğuştaki Mucize entre volontiers dans la catégorie du tire-larmes. Certaines scènes -voire certains personnages- semblent n’exister que dans le but de nous voir pleurer ; elles ne sont justifiées que par les émotions qu’elles imposent…Et si une partie des spectateurs pourra être touchée, une autre sera profondément agacée de ce manque de subtilité. 

Pourtant, le film a réussi son pari : faire couler de l’encre, en faisant couler des larmes. 

La réalisation embrasse elle aussi un pathos sans nom.  Les ralentis exacerbés, présents aux instants les plus tragiques, viennent alourdir l’action, jusqu’à la rendre pathétique. La musique s’accorde avec le reste : elle est parfois si forte et si lancinante, qu’elle semble pleurer à notre place. Lors d’une scène, qui aurait pu être réellement émouvante, le combo presque « kitch » du ralenti et de la musique vient dénaturer l’instant : l’artificiel ôte le charme du naturel.

La réalisation et le montage, sans être ridicules, sont loin d’être virtuoses. Certains plans sont visuellement saisissants, mais la beauté des paysages turcs semble y contribuer bien plus que le talent de la mise en scène.

Beaucoup critiquent ce film en accusant le jeu forcé des acteurs principaux. Mais si celui de quelques personnages secondaires est effectivement un peu léger, je n’ai pas trouvé affligeant celui de nos protagonistes, au contraire. Les grandes agitations du père viennent équilibrer le sourire (un peu figé, certes) de sa fille. Quant aux expressions immuablement cruelles de l’antagoniste, il semble que le scénario en soit le principal responsable.

Les personnages sont profondément manichéens. Si une certaine brutalité anime les détenus de prime abord, tous deviennent lisses et bienveillants très rapidement. Ces prisonniers, et leurs conditions de vie dans cette cellule turque des années 1980, constituent un point scénaristique à questionner. Aux antipodes de Midnight Express (réalisé par Alan Parker en 1978), nous sommes témoins des repas festifs, des parties de football, et des pauses lecture accordées à ces détenus. Sans parvenir à y croire totalement, il nous est tout de même plus facile d’y adhérer qu’aux autres incohérences scénaristiques du film. De trop nombreuses scènes sont prévisibles, et même si la situation finale est agréablement surprenante, elle est difficilement plausible. 

Tous ces détails ne sont mis en scène que dans une seule optique : faire encore un peu plus pleurer le spectateur…Et ne pas lui en laisser le choix. Le plus grand défaut de ce film n’est pas qu’il nous fasse pleurer, mais bel et bien qu’il nous ordonne de le faire. Le pire étant qu’il y parvient, quelquefois. Certaines situations pourront nouer quelques-unes de nos gorges, car si la forme est bien trop outrancière, quelques motifs de fond parviennent à nous transpercer. 

En résumé, ce film est parfait pour qui a envie de pleurer. Prenez garde cependant : les adeptes de la subtilité devront probablement accélérer quelques scènes. Grâce à ce film, j’ai appris une chose : les larmes forcées sont rarement aussi salées que celles qui nous surprennent. 

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