Explique-moi « Les Trois Masques » !

Le cinéma rassemble, nous en avons fait un collectif. 

Le cinéma rayonne par sa diversité grandiose, nous avons créé un projet pour l’explorer. 

Cette rubrique a pour objectif de nous confronter à nos propres goûts et à prioris, de nous faire découvrir des oeuvres et des artistes, puis de cultiver notre rapport à la salle et à l’autre. Ici, nous formons des trios : un masqué qui choisit une oeuvre (animé, film, série, court-métrage, documentaire, en privilégiant les diffusions des cinémas d’art et d’essai) pour deux autres masqués qui visionneront et écriront ensemble une critique sous la forme de leur choix. Elle paraîtra chaque mercredi. 

Cet exercice nous permet de nous ouvrir à d’autre expérience cinématographique que nous n’aurions pas oser par nous même, et ainsi créer de nouveaux souvenirs. Quoi de plus beau que l’émerveillement ou l’insurrection face à la même projection ?
Les Trois Masques d’André Hugon sort dans les salles en 1929. Il est le premier film entièrement parlant d’Europe à voir le jour. Alors que nous cherchions à nommer ce concept qui délie les langues face aux films à l’affiche, la coïncidence était trop belle pour la manquer !

Le collectif BlogBuster.

Enfermés Dehors, Albert Dupontel, 2006

Attention, spoilers !

    Il fallait que je parle de ce film, et ce, pour un grand nombre de raisons que j’essaierai de développer comme ce film le mérite. Enfermés dehors, sorti en 2006, est le 3ème film d’Albert Dupontel, après les brillants Bernie (1996) et Le Créateur (1999). Pour ce film Dupontel reste très fidèle à lui même en interprétant encore le rôle principal, rôle dont la folie est plus que jamais au rendez-vous. Il est de nouveau entouré de ses acteurs et actrices fétiches comme Claude Perron, Nicolas Marié ou encore Yolande Moreau. On peut aussi saluer les superbes caméos de Terry Gilliam et Terry Jones ! 

   Ce film est l’un de mes favoris depuis que je le regardais avec mon père sur un vieux DivX piraté quand j’avais 6 ou 7 ans. Tout comme à cette époque, le film me fait toujours autant pleurer de rire ! De plus, je me suis rendu compte au fil des années de la réflexion quant au questionnement de justice sociale portée avec humour par ce film. Cela fait que depuis tout ce temps je ne cesse de redécouvrir ce film régulièrement. C’est pourquoi j’ai du mal à donner un avis parfaitement objectif sur ce film. Néanmoins je reste toujours aussi certains de son incroyable potentiel.

   Le film suit l’histoire de Roland, un SDF aux dents pourries et aux haillons miteux, presque aussi misérable et taré que le personnage de Bernie, addicte à la colle et maltraité par les policiers. Il trouve par chance un uniforme de policier qu’il décide de porter pour venir en aide à Marie qui cherche à récupérer sa fille. Cette recherche le poussera à s’attaquer un un riche actionnaire à cause d’un quiproquo.

   Muni de son uniforme trop grand, Roland acquiert alors pouvoir et reconnaissance. Il est toujours aussi déjanté, débile et misérable mais désormais chacun lui doit le respect. L’habit ne ferait-il pas un peu le moine tous comptes faits ? Les passants obéissent à chacun de ses coups de sifflets ou coupent leurs téléphones au volants dès qu’ils le voient. Le seul à ne pas se plier à son autorité est ce monstre de la finance qui se croit au dessus des lois. Le genre de gars qui vire des centaines d’employés qui se retrouvent désespérés car selon lui “c’est les affaires”. 

Sur le plan visuel, ce film est un régal ! Les angles improbables et les lumières rappellent le style de Marc Caro, comme dans Delicatessen. Le montage nous offre des transitions hilarantes ce qui donne au film un rythme parfait. Quant aux musiques, le film s’ouvre sur du Noir Désir et on a le droit à du bon rock punk avec par exemple Les Hyènes, le tout s’associant parfaitement avec la bande originale d’Alain Ranval.

Roland est peut-être la seule personne à être vraiment digne de porter cet uniforme au final. Enfermés dehors est un film qui, à l’image de son héros, veut faire justice et désire redonner de la considération à ceux qui en manque à cause de leur situation. Il a pour but de toucher son public afin de le recentrer sur les vrais problèmes de la société, ceux qu’on ne peut nier mais qu’on ignore constamment : la misère, la faim, l’inégalité dans la répartition des richesses ou l’immense foutage de gueule présent au quotidien dans les publicités et autres stratagèmes de la société de consommation qui nous emprisonne parfois dans la misère. 

PS: le film est disponible sur Netflix pour le moment

Écrit par Corentin Claeysen

Landes and Freedom

Dans Les Combattants (2014), le futur est partout. Dans ce pote qui part vivre au Canada pour fuir la campagne, dans cet autre qui nous voit “dans 20 ans, ici, à côté du barbecue”, dans notre mère qui veut qu’on “se projette”. Arnaud est le seul qui ne semble pas visualiser ce futur qui obsède tant ses confrères. Son futur c’est le bois, reprendre l’entreprise familiale avec son frère. Mais quand c’est l’été et que tout crame il faut trouver autre chose. Cette autre c’est Madeleine, un prénom aussi doux que celle qui le porte ne l’est pas. Ou du moins avant sa rencontre avec Arnaud. Elle, n’est bâtie que par “l’après”. Fervente survivaliste, elle passe son temps à se préparer à l’effondrement. Et le voilà leur futur. A la croisée des chemins. A la croisée des genres aussi pour le réalisateur Thomas Cailley, qui dévoile pas tout à fait une comédie, pas vraiment un film d’amour et encore moins un film de guerre. Parce que ce qu’il filme c’est la jeunesse. Brute. Qui joue et qui combat seule face au monde, quitte à se brûler les ailes au passage. 

Tout commence dans une agence de pompes funèbres. De suite, les thèmes et les enjeux sont subtilement posés : la famille, le travail, la mort, ou plus largement la disparition. Les deux frères s’attellent à leur travail. L’été commence. 

On retrouve Arnaud à la sortie d’une camionnette de recrutement de l’armée aux airs de manège de fête foraine. Comme si on « jouait à la guerre » qui nous paraît si loin. Et pourtant la guerre est juste à la sortie de la camionnette, où ces mêmes militaires organisent des combats de lutte. Arnaud se retrouve embarqué dans un combat contre Madeleine. Une première rencontre, un premier affront où il parvient à peine à sauver son honneur devant la foule. 

La deuxième partie, c’est exercice pratique. Enfin on se mets à l’épreuve. Seuls. Dans la campagne landaise on construit un abri de fortune comme on construit notre amour. Survivre avec l’autre et survivre de l’autre. Les deux acteurs se dévoilent vraiment, respirent. L’alchimie est complète, on respire avec eux et on ne pense plus à la fin.

Quand elle arrive c’est dévastateur. Elle prends même des airs de science fiction pour un temps. Mais il ne nous reste que la réalité crue qui nous explose au visage. Et c’est beau. 

On s’extrait du film dans un souffle, avec espoir pour nous, et pour Madeleine, et pour Arnaud. La bande originale encore dans la tête et les images dans les yeux. Et on se promet avec eux de rester à l’affût.

Nina Destout

Une porcelaine brisée dans Le Conte de la princesse Kaguya de Isao Takahata

Le regard d’une jeune fille redevient celui d’une enfant, affligé de peur et de colère par le discours prédateur d’hommes de haut rang. Son père adoptif, ancien coupeur de bambous attribuant sa paternité et sa fortune à un don du ciel, prétend marier sa fille, devenue assez grande. Comme le veut la tradition, la cérémonie du passage à l’âge adulte se déroule en l’absence de l’intéressée, qui entend toutes les conversations dans sa tente de tissu, derrière son paravent de bambous.

« Combien ça t’as couté pour lui acheter ce titre de noble princesse ? », « Peut-être qu’elle est laide comme un poux », rires. L’enfant entend les moqueries de la société dans laquelle elle est insérée de force. Comme aucun acteur n’aurait jamais réussi à le jouer, les traits d’aquarelle et de fusain du visage de la jeune fille se durcissent d’attention et de haine. Puis le vide, une suspension de la vie du monde autour d’elle, l’enfant pousse un cri étouffé et étouffant. L’assiette de porcelaine au creux de ses mains est brisée comme un morceau de pain, avec un simple bruit de craquement, et c’est toute la raison et la joie qui se brise avec elle. Dans un souffle (celui que le spectateur ne peut plus pousser), la jeune fille se lève et fait tomber dans sa course toutes les barrières à sa liberté : la tente de draps, les portes coulissantes, les nombreux morceaux de tissus qui composent sa robe. Le dessin est flou, aussi enragé que la fugitive, on court et l’on s’écorche avec elle. Jamais une production des studios Ghibli n’a osé tant de mouvement avant cette course de la princesse Kaguya. Juste avant cette scène si surprenante, on s’attarde néanmoins sur l’assiette, le gros plan ne dure qu’une fraction de seconde mais il est bien là : le cri est désespéré, la course est une échappatoire pleine d’espoir, et entre les deux, une déconnexion, la désillusion du deuil de l’enfance. 

C’est une accumulation de déceptions qui explose en silence pour ne décevoir personne, un rêve de fuite que l’on fait en même temps que l’héroïne, c’est tout ce que l’on espérait du scénario qui se joue sans cesse aussi bien du personnage que du spectateur. Le bruit de l’assiette brisée résonne toutefois plus à l’intérieur du personnage que dans la pièce où il se trouve. L’aspect surnaturel de cette scène de rupture donne une double dimension à la fugue : relève-t-elle d’une réalité magique, comme beaucoup d’autre éléments de l’intrigue, ou est-elle pure invention de l’enfant qui, ne supportant plus ce réel, s’offre ce songe de liberté ? Quoi qu’il en soit, la pause marquée par l’éclat de l’assiette prend fin et la princesse est rappelée à sa famille. A partir de cet instant, de cette brèche de porcelaine plus blessante intellectuellement que physiquement, l’enfant s’oblige à devenir adulte, comme on oblige le spectateur à l’être aussi : le conte pour enfant devient une leçon marquante, destinée à toute personne y prêtant attention, peu importe son âge. 

La capacité qu’a le réalisateur à transmettre à travers son pinceau les ressentis du réel nous fait rembobiner la scène la scène des dizaines de fois, on tente de comprendre, malgré l’inaccessibilité de Kaguya, la magie de cet enchaînement silencieux et pourtant si assourdissant. Figure de l’enfant que l’on enferme et que l’on fait taire, la princesse bien élevée rompt une porcelaine susceptible de se rompre en chacun de nous.

Remise en contexte : Dans ce film d’animation des studios Ghibli qui sort de la ligne graphique que l’on connaît tous, Isao Takahata adapte une légende populaire japonaise (Le Coupeur de bambous) pour lui donner toute la douceur et la poésie d’un dessin en deux dimensions, aquarelle et fusain au rendez-vous. Tout au long de l’intrigue, les coups de crayons s’assortissent aux émotions d’un personnage principal féminin, né dans une bambouseraie. Le bébé est adopté par un coupeur de bambou et sa femme, et grandit si vite que les enfants du village surnomment la fillette “Pousse de bambou”. Arrachée à sa forêt pour être transformée en honorable princesse par un père persuadé de devoir lui offrir un haut rang, la jeune fille devient femme en taisant sa douleur et son incompréhension. Sujets principaux de la légende d’origine, de nombreux prétendants à la beauté de la princesse Kaguya sont envoyés en quêtes d’objets introuvables par la jeune femme qui refuse de se marier. Ces personnages semblent néanmoins dérisoires dans le film d’animation, éloge de la nature plus que de l’Homme, d’une violence émotionnelle toute particulière.

Le détail analysé ici se situe à la cinquante-et-unième minute du film, disponible sur Netflix à ce jour.

Louise

Les Misérables, Ladj Ly, 2019

Un film poignant, criant de vérité.

Beaucoup d’adresse, pas de caricature, un niveau de précaution incommensurable, voilà ce à quoi je m’attendais avant d’entrer dans le cinéma et voilà ce qu’est la réalisation de Ladj Ly. C’est un film qui a su faire face à de fortes attentes, de moi-même également, et qui a donc d’autant plus pu prouver son habileté. Et quelle habileté ! C’est d’ailleurs bien malheureux que les rares clichés qui apparaissent dans le film soient des vérités que nous ne voulons pas voir en face, mais cela vient une fois de plus placer l’œuvre au plus haut rang en matière de finesse. 

Devant le film, nous assistons au jonglage périlleux entre documentaire et fiction. Dans la salle, alors que quelques spectateurs pensent fermement qu’ils ont à faire à l’imagination extravagante du réalisateur mettant en scène une pléiade d’acteurs dans la cité d’à-côté, d’autres prennent conscience qu’ils sont en train de regarder à travers la fenêtre d’un appartement de cette même cité, observant la vie suivre son cours. C’est là qu’est la force du film; mêlant fiction et réel, Ladj Ly, toujours avec cette même habileté qui en devient presque divine, dénonce, ou devrais-je dire démontre sans prendre parti et en laissant au spectateur la liberté de tergiverser.  

C’est au milieu de milliers de contraintes que le réalisateur et son équipe évoluent pour créer ce qui est aujourd’hui, sans le moindre doute, un monument du cinéma français. D’un côté récompensé par le prix du jury à Cannes en 2019, de l’autre tourné à Clichy-Sous-Bois ou Montfermeil, le film est un étonnant jeu de contraste qui ne manque pas de rappeler la triste ironie qu’il met en scène. En clair, on a à faire à un réalisateur qui maîtrise son sujet, aussi délicat et controversé soit-il, et cela fait très plaisir à voir.

Les Misérables est un film à voir en tout temps et nécessite plusieurs (re)visionnages pour appréhender toutes les informations qui nous sont données. Il doit être un outil de réflexion. 

Avis écrit par Loris

Les décors dans Laurence Anyways

Ecrit et réalisé par Xavier Dolan en 2012, Laurence Anyways a été primé quatre fois ; dont la récompense du meilleur film au Festival International du Film de Toronto ainsi que le Prix d’interprétation féminine d’Un Certain Regard pour Suzanne Clément et fût nominé pour le César du meilleur film étranger. Pour un film dont la trame se noue autour de Laurence Alia, une femme dans un corps d’homme se réappropriant son identité, c’est une victoire formidable !

Les arrières-plans sont soignés à l’image du cadre qui est minutieusement travaillé. Les plans en intérieur sont très construits. On remarque une géométrie certaine et une sensation d’encadrement qui pourrait faire écho aux cases dans lesquelles on tend à ranger les autres. De petites cases pour la sexualité, d’autres petites cases pour le genre, et quand la protagoniste ose affirmer les erreurs concernant son placement : l’espace se rétrécit et enferme tout son entourage dans des cadres serrés. On aperçoit à plusieurs reprises les personnages au loin dans de petits espaces lumineux.

Au travers du personnage de Fred Belair, on découvre à la fois une amante qui se retrouve perdue dans ses sentiments et un portrait d’abord réticent de la société. Si Laurence s’affranchit du regard de l’autre pour faire briller le sien envers sa propre vérité et revendique son existence, c’est aux prix des certitudes de la femme qu’elle aime. La caméra se joue d’eux : d’abord vive, elle poursuit leurs corps avant la révélation, puis devient plus timide avant de trembler autour de leur passion. Face à la famille de Laurence, elle devient fixe. 

La figure paternelle, assez rare dans le cinéma de Dolan, apparaît comme difficile voire totalement vaine. Malgré une présence physique, on l’entend dire quelques phrases à travers les murs et on ne le montre que peu : il est absent moralement. Ils n’apparaissent jamais ensemble à l’écran. À contrario, sa relation avec sa mère est duelle et c’est une chose récurrente dans ses œuvres. Leur distance est toutefois montrée par des plans moyens et ce manque de dynamisme de la caméra. Le décor familial semble alors retenir les deux personnages dans une époque de vie où les choses furent différentes, comme une sorte de déni de la situation malgré les effusions de voix en défaveur de l’annonce.

Le montage des dialogues est particulier. La vague impression de contre-champ est donnée par le fait que l’on change de point de vue mais la règle des 180° n’est pas respectée. Au contraire, les personnages apparaissent face à nous frontalement, dos à un décor de tissu, et enchaînent les regards caméra. Le fond sublime les costumes et les maquillages, ça n’a rien de naturel et donne un côté théâtral furieusement esthétique.

Si ce long-métrage m’a émue par son récit, c’est aussi, et surtout, je crois, le traitement de la couleur mentholée ainsi que le jeu entre les différentes matières et motifs qui m’ont marqués. En somme, l’aspect plastique a mis en valeur le superbe acting de Melvil Poupaud, Suzanne Clément, Nathalie Baye et Monia Chokri au point de projeter ce long-métrage parmi mes favoris de Xavier Dolan.

Merci d’avoir lu,

Kënza Simon-Auriol.

Pour lire encore :

Le blog du cinéma

The Strangers, Danny Brocklehurst, 2020

Adaptation de Harlan Coben avec Richard Armitage. La série est composée de huit épisodes, de 45 min environ.

Cette nouvelle série, sortie le 07 février 2020 sur la plateforme Netflix, est une adaptation d’un roman du célèbre auteur Harlan Coben. Elle est intitulée The Stranger (ou Intimidation).

Tout se passe dans une petite ville un peu à la Broadchurch (oui, l’histoire se déroule en Angleterre) ou encore Riverdale. Une famille « normale » voit son quotidien bouleversé lorsque le père apprend par une parfaite inconnue un terrible secret sur sa femme. Lorsqu’il décide de lui en parler, celle-ci s’énerve, lui demande du temps, puis disparaît. En parallèle, une inspectrice enquête sur la découverte d’un cadavre d’un Alpaga décapité.

Sans raconter plus, c’est le résumé que j’ai à peu près lu… Cela m’a donné fortement envie de voir l’intrigue complète. Et je n’ai pas été du tout déçue ! J’ai engloutie la série en deux jours. 

Tout simplement, les acteurs sont extraordinaires, R. Armitage joue très bien le mari déboussolé, les adolescents de 17-18 ans font leur âge (pas comme dans Riverdale où ils ont soit disant 16 ans, mais les acteurs en ont 26). L’ambiance de cette ville ressemble à une city américaine, avec un club de football, une école (avec uniforme), un entrepreneur qui veut tout acheter pour tout détruire… Mais version English !

Du point de vue esthétique, l’ambiance est très anglaise, avec des pelouses verdoyantes et un ciel gris pesant, lourd, comme s’il allait tomber sur la ville. À noter qu’à la fin le soleil « apparaît » et a traversé le temps gris.

Clémence Pétard

Les autres, Alejandro Amenábar, 2001

“Cette maison est à nous…”

Plus qu’un simple film de fantôme, Les Autres (2001) nous confronte aux frontières pouvant exister entre la Vie et la Mort. Il n’est pas sans rappeler le fameux Les Innocents de Jack Clayton (1961), créant une ambiance respectant les codes du gothique et du fantastique. 

La subtilité de l’écriture dans le scénario réussit avec brio à nous faire confondre le monde des vivants et celui des morts, tout en filant au fur et à mesure une intrigue surprenante lors du premier visionnage, et aussi pour l’époque. Ce film, à la manière d’une nouvelle, nous entraîne inexorablement vers sa chute sans jamais dévoiler le pot-aux-roses. Lorsqu’on croit savoir, nous obtenons une information, mais la plus capitale, pas celle que nous attendions !

Le réalisateur Alejandro Amenábar a une manière efficace d’amener l’épouvante. Il ne mise pas seulement sur les jumps scares classiques, mais au contraire, sur un silence qui accentue le vide et l’impression de présence dans la maison. La musique n’est qu’un fond inaudible parfois, puis forte lors des passages importants. Elle propose un mélange de piano et d’instruments à cordes aux sonorités stridentes et mélancoliques, assez caractéristiques du gothique. 

Ainsi, chaises, meubles et portes deviennent les potentielles manifestations du surnaturel -où devrait-on parler de naturel dans ce cas précis ?- ajoutées à une règle qui oblige les personnages à refermer une porte avant d’en ouvrir une autre. Cela ralentit l’action et crée une attente qui devient anxiogène lorsque des phénomènes se produisent, notamment quand la mère s’active à les ouvrir et à les fermer sans arrêt. 

 Notons aussi une belle utilisation des travelling panotés autour des personnages, lorsque ceux-ci succombent à la folie ou à la peur -les enfants surtout- créant une tension grandissante et tenue dans ces scènes. Des voix diégétiques en hors-champ viennent compléter le tableau, rendant le phénomène de hantise plus menaçant qu’il ne l’est. Quoi de plus effrayant que d’entendre un chuchotement sans en connaître la provenance ? 

L’ajout d’une scène sous forme de flash-back juste après la révélation aurait pu rendre le film plus poignant, plus horrifique, mais Alejandro ne la propose pas.

Film coupé, ou bien envie qu’il soit visionnable pour le grand public ? 

Les jeux d’acteurs sont crédibles, puissants, même si Nicole Kidman a vite tendance à faire de l’ombre aux autres avec son rôle de mère tantôt aimante et triste, tantôt violente et psychotique. Celle-ci transitionne de la menace à l’amour inconditionnel avec une facilité déconcertante, presque surnaturelle; laissant planer le doute quand aux actions passées du personnage qu’elle incarne. Tout en elle appelle à la contradiction. Le mélange d’émotions que propose Nicole est subjuguant, prouvant son talent indéniable pour les rôles complexes. 

La mère se veut intransigeante quand à la lecture d’ouvrages religieux. Était-ce une volonté du réalisateur de donner une place importante à la religion ici ? En effet, de nombreuses références bibliques viennent créer des interrogations sur le fait de croire ou non au paradis et à l’enfer. Les remise en cause de la fille Anne, jouée par Alakina Mann, viennent apporter un débat intéressant sur la foi, et si croire et réciter des prières suffit à nous assurer une place quelque part. 

Pour résumer, Les Autres est un long métrage captivant qui, selon moi, n’a pas pris de rides. Il inspire à créer des ambiances efficaces en mélangeant huit-clos et film fantastique avec facilité. Les thématiques de l’enfance, de la religion et des peurs sont correctement dosées, et l’atmosphère brumeuse est présente tout au long de cette visite d’un enfer personnel. Un enfer où les autres ne sont peut-être pas les plus dangereux…

Danny Jay

Blue Velvet, David Lynch, 1986

Critique par Mona Caligo

Blue Velvet. Un pilier du cinéma. Quand on pense à David Lynch, on a souvent en tête des films comme Eraserhead, Mulholland Drive, la série Twin Peaks ou l’incontournable Elephant Man. Mais l’un des films les plus prodigieux qu’il m’ait été de voir dans toute ma vie, c’est Blue Velvet, que je viens de rattraper assez récemment grâce à sa sortie sur grand écran dans le cadre d’une rétrospective sur le réalisateur. Mon plus grand regret, en sortant de la salle, a été de me dire que j’aurais dû le voir bien plus tôt.

Que vous dire de l’histoire sans trop vous en raconter ? Nous suivons la vie de Jeffrey Beaumont qui, après avoir découvert une oreille humaine coupée dans un champ, décide de mener l’enquête avec son amie Sandy Williams. Ils vont ensemble pénétrer dans l’univers atypique et mystérieux de la chanteuse Dorothy Vallens, qui semble liée à Frank, un gangster avec des intentions que l’on découvrira de plus en plus sombres.

Je ne peux pas en révéler trop sur ce film (surtout que je pense que beaucoup d’entre vous l’ont déjà vu), mais il me semble important pour ceux qui souhaiteraient le découvrir, de vous mettre en garde. Il n’est pas pour tout le monde. En règle générale, je supporte tout au cinéma. Je n’ai aucun problème à voir certaines scènes décrites comme violentes, glauques ou même malsaines. Mais ici, j’ai ressenti un grand mal être devant ce film et, sans pour autant vouloir sortir de la salle, j’étais dans l’incapacité de dire ou de faire quoique ce soit, et même encore bien après la séance, il m’a fallu un peu de temps pour réfléchir sur ce que je venais de voir, et sur les nombreux sentiments que j’ai ressentis.

Tout le film est absolument excellent. Du choix de la musique (le superbe titre « Blue Velvet » de Bobby Winton que je n’écouterai plus jamais de la même façon et même « In dreams » de Roy Orbison durant une des meilleures scènes de ce film) jusqu’à la performance incroyable des acteurs : Isabella Rossellini dans le rôle de Dorothy est absolument bluffante, Kyle MacLachlan dans le rôle de Jeffrey est pour moi le personnage le plus complexe et profond de tout ce film, Laura Dern dans le rôle de Sandy le joue à la perfection, et bien sûr Dennis Hopper qui joue Frank et qui, à mon sens, est un des meilleurs rôles de sa sublime carrière. On y retrouve son talent, sa justesse et surtout sa force de performance pour jouer un rôle pareil, ce qui fait de lui un grand acteur, (même si ce n’est plus à prouver). Tout ce qui constitue cette oeuvre en fait pour moi un des meilleurs films jamais réalisés au cinéma, et qui fait désormais partie de mes films coup de cœur. Il est trop difficile pour moi d’expliquer par des mots tout ce que j’ai à dire sur ce film, alors je ne peux vous conseiller qu’une seule chose: regardez Blue Velvet, car quoi que vous en pensiez, vous n’en sortirez pas sans ressentir quelque chose, et peut-être que là, vous comprendrez ce que, avec des mots, il est impossible d’expliquer. 

Vive le cinéma.

1917, Sam Mendes, 2019

Une critique d’Angèle Bourdrez

Nous voici plongés en 1917, au cœur de la Première Guerre Mondiale, auprès de deux héros sommés d’accomplir une mission irréalisable. Une mission qui, malgré toutes ses difficultés, paraîtra plus aisée que celle de nous faire rester. En effet, entre la beauté plastique et le talent narratif, le réalisateur Sam Mendes semble avoir choisi son camp et ce, aux frais d’un énième film de guerre dont on se serait bien passé : 1917.

Les deux acteurs principaux, presque méconnus du grand public, font les frais d’une écriture trop pauvre, presque aseptisée. Les dialogues sont paresseux et les interactions entre les personnages accomplissent l’exploit d’être à la fois avares et superflues. Ces deux protagonistes luttent pour leurs vies mais aussi, semble-t-il, pour pouvoir exister à l’écran ; leurs quelques blessures ne suffisant malheureusement pas à les rendre attachants.  

L’alternance entre malchance tragique et invincibilité comique est bien trop grossière pour que nous ressentions l’immersion recherchée. Par ailleurs, le rôle non contrasté donné aux Allemands ne fait qu’accentuer ce manque de réalisme. L’absence de nuances et le manichéisme de ce film de 2019, sont d’autant plus déplorables qu’ils avaient été évités dans La Grande Illusion, de Renoir, un film réalisé vingt ans seulement après la Première Guerre Mondiale.  Ces nuances et ces contrastes étant évidemment présents dans les choix de direction artistique, il est une nouvelle fois regrettable que la répartition n’ait pas été plus équitable.  

Pour ne pas trahir ses incohérences, 1917 place son décor du Nord de la France au beau milieu de la campagne britannique. Détail superflu pour certains, il achèvera néanmoins d’agacer le spectateur pointilleux.

Si l’esthétique du film est réussie et que l’illusion du plan séquence reste soignée, elles ne sont pourtant pas suffisantes pour dissimuler les faiblesses scénaristiques. Et il est là, le souci majeur de ce film. Nous distraire par une prouesse de forme pour tenter de nous faire oublier un échec de fond. Mendes justifie ses choix de mise en scène par une immersion totale au cœur d’une mission militaire. Mais à force de vouloir suivre de trop près la réalité, elle semble nous rire au nez.

Dernier point enfin, et non des moindres : le film est lent. Sans déprécier les longueurs d’une narration lorsqu’elles sont nécessaires ou justifiées, celles de 1917 sont superflues. Elles ne feront que laisser au spectateur la désagréable sensation d’être embarqué dans une histoire sans vraiment de suspens, sans réelle émotion et au final, sans véritable enjeu. 

Si l’on ne peut que louer la qualité technique et visuelle déployée pour ce film, il semble étonnant que son scénario soit si critiquable. 1917 nous rappelle donc l’importance de se pencher autant sur le fond que sur la forme, autant sur le contenu que sur l’apparent. Quitte à rajouter quelques plans.

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